«  Pour les pouvoirs publics, tout se passe comme si nous vivions avant Internet », tribune de François-Xavier Petit

Hommes et femmes politiques prennent-ils vraiment la mesure de la place occupée désormais par le numérique dans nos vies ? Pour François-Xavier Petit, il y a urgence à remettre ces enjeux au cœur du débat. Découvrez sa tribune pour le média La Vie.

Dans les années 80, l’économiste américain Robert Solow (Prix Nobel) énonçait un paradoxe : « les ordinateurs sont partout, sauf dans les statistiques de la productivité ». Il voulait décrire par là l’absence d’impact de l’informatisation sur les gains de productivité. Mais surtout, ce paradoxe de Solow pointait à quel point nous parvenons mal à saisir l’effet de nos dispositifs numériques dans l’économie. En 2021, en paraphrasant Solow, on pourrait dire que les ordinateurs (et l’ensemble de l’appareillage technique de nos sociétés, physique ou logiciel) sont partout… sauf dans le débat politique.

De fait, jusqu’ici, le réflexe des forces politiques a été de ramener le numérique à un sujet sectoriel (et mineur) derrière la santé, la sécurité ou l’écologie… or c’est là que le train de la politique déraille, et que le décalage avec notre présent devient spectaculaire. En fait, tout se passe comme si nous vivions avant internet. Pour sauver l’hôpital, il faudrait plus de moyens et de lits ; pour sauver la politique, il faudrait que La Poste achemine plus de professions de foi des candidats ; pour sauver la planète, il faudrait moins de voitures et plus de circuits courts ; ou pour sécuriser le pays, davantage de policiers armés et des peines plancher. Qu’elles viennent de gauche ou de droite, ces solutions sont antérieures au fait numérique, comme si aucune révolution n’avait eu lieu, comme si nous étions encore dans le monde d’avant… alors que les vies que nous menons sont saturées des questions numériques… pas seulement les applis et la startup nation (qui concerne 530.000 personnes), mais les enjeux forts du présent… et auxquels aucune offre politique ne répond : comment éduque-t-on ses enfants à internet, au portable ou aux réseaux sociaux ? Comment garde-t-on son emploi à l’heure de l’automatisation généralisée ? Comment nos dispositifs numériques ne nous gagnent-ils pas seulement du temps mais développent nos savoirs, alors même que les algorithmes risquent à tout moment de nous enfermer ou de confisquer notre attention et notre concentration ? Comment les acteurs publics qui possèdent sur nous tant de données sont en capacité d’adapter leur action à mon cas spécifique, et de reconquérir ainsi une efficacité et une justice englouties dans une fiscalité insaisissable ou un maquis de droits sociaux qu’aucun travail sur l’ergonomie ne vient rendre accessibles et donc véritablement sécurisants ? A la racine de chacune de ces questions, il y a le numérique, non pas comme un outil sectoriel, mais comme l’armature de nos vies contemporaines, quand nos jeunes reçoivent les réponses de l’algorithme de Parcoursup qui détermine massivement leur vie future.

Alors on peut se poser une question : la politique n’est-elle pas désaffectée parce qu’elle ignore l’éléphant au milieu du couloir ? 

Le fait majeur du contemporain, outre le changement climatique, c’est l’automatisation : la numérisation de pans entiers de nos existences. Que vont devenir les bataillons de personnes exerçant des métiers fauchés par l’automatisation dans une économie de plateforme où la valeur ne procède plus majoritairement de la force de travail mais de la captation de données ? Qui y répond véritablement ? On parle de formation. Soit. Mais dans quelle stratégie française de l’après ère industrielle s’inscrit-elle ? Quelle visibilité donne-t-on à ces « surnuméraires », c’est-à-dire ceux qui sont devenus inutiles dans le processus de production, qui le savent et qui angoissent comme jamais en voyant leur horizon se boucher et leurs enfants à peine surnager dans un système scolaire qui ne joue plus le rôle d’ascenseur social. Il y a de quoi se sentir pris dans la nasse et se dire que le vote n’est pas très utile. Car pendant ce temps, la caravane politique passe, maniant ses propositions « pré-internet ». 

Pourtant, le numérique est aussi l’irruption d’une autre expérience utilisateur : parcours sans couture, qualité, accessibilité. Pourquoi la CAF, pôle emploi, le collège de quartier ou les urgences de l’hôpital en sont encore si loin ? Et ce n’est pas un sujet public / privé, car nous avons tous affronté le service client d’une entreprise qui nous éreinte dans avec ses arborescences d’un répondeur automatisé. Tous, nous nous sommes heurtés aux frais et règles d’une banque sur lesquels aucun « conseiller » ne semble avoir prise tant les dispositifs automatiques ont été mis en place pour les déposséder de la décision. Bien sûr, si on a les clés de lecture et le réseau, on trouve une solution, mais on est dans ce cas dans une frange minoritaire et dominante de la population. Donc, en vérité, la majorité vit l’automatisation plus douloureusement que positivement. Mais quand en fait-on un enjeu de société ? Quand met-on cette puissance de calcul au service d’existences plus douces (et pas seulement facilitées par des applis) ? Parmi tant d’exemples, que dire de la « smart city » bardée de capteurs et qui semble de plus en plus orientée vers un modèle de surveillance accrue, à la chinoise ? Il n’y a pas forcément de volonté initiale de tout contrôler, mais une pente de nos sociétés (renforcée par la pandémie). Qu’en fait-on ? Et que dire des futures offres d’assurance portées par les géants du numérique qui seront personnalisées parce que directement connectées à votre téléphone qui sait combien de pas vous faites par jour ? Voilà chacun d’entre nous très seul face à l’automatisation, qu’elle facilite notre vie ou la complique. La politique est ailleurs. Et plus on descend sur l’échelle sociale, plus le sentiment de n’avoir prise sur rien est puissant.

Le problème n’est pas qu’il y ait une élite et un peuple. Il est que nous ne savons pas faire face à l’automatisation et que la puissance publique paraît dépassée. Alors, c’est vrai, pourquoi voter ? Que peut mon vote contre le ciblage publicitaire généré par mes données de navigation ? Que peut mon vote face au progrès technologique jamais approprié et inscrit dans un horizon politique ? Que peut mon vote face à ceux pour qui je travaille gratuitement en utilisant internet ? Que peut-il encore dans les choix faits par les algorithmes ? Que puis-je, en tant que commune ou département, si Waze décide de faire passer le trafic par mon centre-ville ? Les enjeux numériques profonds sont partout, obsédants, tellement quotidiens qu’il ringardisent les programmes politiques et font mesurer la béance de l’offre. 

Nos vies sont numériques. C’est cela, l’éléphant dans le couloir de la politique. L’aborder est sans doute le gage de l’utilité de la politique et du retour aux urnes. Il n’est jamais trop tard.

François-Xavier Petit, Directeur Général de Matrice, pour La Vie

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