François-Xavier Petit, directeur général de Matrice

“Il est temps de sortir d’une approche fonctionnaliste de la technologie”

Pour François-Xavier Petit, directeur général de Matrice, historien et anthropologue, le futur du numérique doit lier la technologie aux sciences classiques.


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Penser le numérique aujourd’hui, c’est souvent penser les questions de fuites des données personnelles, de fake news, d’intelligence artificielle et d’automatisation. Cette vision dystopique, en opposition totale avec les promesses initiales d’ouverture et de démocratie du World Wide Web, s’accompagne de son lot de crises sociales et politiques : Brexit, gouvernements populistes, mouvement des gilets jaunes… Les crises sociales, politiques, et territoriales, sont-elles aussi les conséquences de notre rapport à la technologie et au numérique ? C’est l’avis de François-Xavier Petit, historien et directeur général de Matrice. Mais une autre voie est possible, explique l’anthropologue.

Dans les années 1990, le World Wide Web nous promettait un monde universaliste, avec une connaissance infinie, à portée de main, en open source. Que reste-t-il de cette promesse originelle ?

Une partie de cette promesse est réalisée. De fait, la connaissance est accessible partout et pour le plus grand nombre. La démocratisation est évidente. En tous les cas, cela n’a plus rien à voir avec les petits cénacles d’initiés des siècles passés. Au-delà, les manières d’appréhender le savoir, de chercher, sont devenues bien plus intuitives pour tous. Même chose pour l’information. Regardons les réseaux sociaux : malgré leurs défauts, ils ont donné la parole à des gens qui ne l’avaient jamais. Et la blockchain, quant à elle, permet de faire émerger des autorités nouvelles. C’est embryonnaire — et le bitcoin ne saurait être représentatif de l’intérêt profond de la blockchain — mais c’est bien là. Le numérique a modifié cette structure sociale où les dominants du savoir sont aussi les dominants économiques et politiques. Mais attention, car ce tableau positif ne doit pas dissimuler que le numérique induit aussi des logiques économiques “toxiques”, pour le dire comme Bernard Stiegler. Je parle, bien sûr, de la prédation sur les données, de la captation de l’attention pour en faire du “temps de cerveau disponible”, de la surveillance généralisée… Je parle aussi, et c’est là le pire, du dessaisissement de sa propre vie. Si le numérique dessine une société où l’algorithme anticipe, recommande, oriente voire décide pour nous, gomme les aspérités de l’expérience humaine, alors c’est notre propre vie qui glisse entre nos doigts. La crise des gilets jaunes peut aussi s’entendre comme l’expression de ce sentiment de dépossession, l’impression de ne plus rien maîtriser. Son métier qui ne fait plus vivre, son avenir décidé ailleurs, l’université où iront ses enfants que l’obscur Parcoursup choisit pour vous, et tous les algorithmes qui nous orientent secrètement dans nos choix quotidiens. L’expérience de la modernité numérique, dans son objectif de fluidité, de suppression des coutures, est, dans bien bien des cas, ce que le sociologue Zygmunt Bauman appelle justement le “présent liquide”. Il ne s’agit certainement pas de jeter l’opprobre sur la technologie (au contraire), mais sur l’usage majoritaire qui en est fait et qui prépare de graves problèmes.

Vous parlez des gilets jaunes. Ce mouvement citoyen, désorganisé, non représenté par les syndicats, est né et se nourrit toujours des réseaux sociaux. Quel rôle le numérique joue-t-il dans le conflit/le contrat social ?

Cette crise s’illustre par une faculté de mobilisation différente née de cette capacité nouvelle à prendre la parole et à réinvestir l’espace politique. En même temps, cet apport du numérique dans la mobilisation entraîne la création de mondes parallèles, par la circulation de fake news et de thèses complotistes, par exemple. Quelque part, c’est cela la réalité virtuelle, ce mix entre un espace de parole en ligne et des prolongements concrets, tous les samedis dans les rues, que la politique “analogique” avec ses institutions et ses corps intermédiaires n’arrive pas à saisir. Mais une question essentielle est de savoir ce qu’il reste de tout cela. Quelles expériences de vie ? Quelles rencontres sur les rond-points, quelles solidarités pour la suite ? Car force est de constater que, malgré tous leurs défauts, école, parti, syndicat… créaient du commun, de l’avenir ensemble et la possibilité de se construire soi au contact des autres : ce qu’on appelle en mots savants la “transindividuation”, c’est-à-dire la capacité de se vivre comme individu parce que l’école nous a élevés, que le syndicat nous a donné le sens de la lutte, que le théâtre nous donne le sens de la culture etc., tout cela semble complètement pulvérisé par le numérique. C’est bien le sujet : pour que ce monde soit vivable, nous avons à inventer les formats numériques et de données qui permettent d’autres échanges, d’autres expériences, d’autres communautés, d’autres partages de savoir. C’est un grand défi. Globalement, nous sommes très peu adaptés, dans nos structures sociales et mentales, à l’environnement technologique qui est le nôtre.

Dans un futur dystopique, on aura 5 degrés de plus à l’échelle planétaire, des data centers à perte de vue, et des robots et des géants de la technologie pour tout contrôler, bref c’est 1984 un peu plus tard. Comment voyez-vous l’alternative à ce monde ultra-numérique ?

L’alternative à ce monde ultra-numérique (auquel je ne crois pas), c’est un monde ultra-numérique ! Ca veut dire que l’alternative n’est pas entre la technologie d’une part ou l’absence de technologie de l’autre, entre allumer ou éteindre, la connexion ou la déconnexion. La technologie est là, l’hyper-technologie même, et ça ne changera . En revanche, ce qui peut changer, c’est l’usage que l’on fait de cette technologie. C’est même ce qui va nous sauver. Seulement, on est à l’heure des choix : soit le ciblage publicitaire permanent, la surveillance qui s’étend et le profilage infini, et chacun d’entre nous en partie dépossédé de lui-même… soit un usage autre de la technologie. Où sont les algorithmes qui font surgir de la surprise et pas seulement ce que l’analyse de nos données prédit ? Où sont les GPS qui nous font apprendre le territoire traversé ? Où est l’intelligence artificielle qui requalifie plutôt que de supprimer un emploi ? Où est la blockchain qui entrave la fraude fiscale plutôt que de créer de la spéculation ? Où est le moteur de recherche qui ne classe pas seulement par popularité mais par d’autres moyens intelligents ? Par exemple, si l’on envisage l’automatisation comme manière de supprimer des milliers d’emplois, de fermer les services publics parce qu’ils seraient accessibles en ligne, ou d’évaluer le travail du médecin en le comparant au résultat d’une intelligence artificielle, alors ce ne sera pas tenable, la société se défendra. Trump, le Brexit, les gilets jaunes sont aussi une manifestation de ce refus diffus et informe des populations… mais bien là. Nous, nous pensons que le numérique doit désautomatiser les humains, c’est à dire créer des combinaisons homme — machine nouvelles qui génèrent de l’expérience, du savoir, du partage intelligent, de la vie tout simplement. C’est un humanisme augmenté, en quelque sorte. Cela suppose de réinventer bien des choses : le web, les formats des données, ce que l’on fait du temps dégagé par les machines (et donc la manière de le rendre aux humains), le partage de cette richesse nouvelle, les métiers qui en découlent, etc. C’est immense mais incontournable. Et c’est passionnant. En tous les cas, c’est le sens de Matrice.

Bernard Stiegler, Pour une nouvelle critique de l’économie politique, Paris, Galilée, 2009.
Zygmunt Bauman, Le Présent liquide. Peurs sociales et obsession sécuritaire, traduit de l’anglais par Laurent Bury, Paris, Seuil, 2007.

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