Illustration par Matrice de Jules Zimmermann spécialiste en créativité

Jules Zimmermann : Et si la créativité pouvait être logique ?

Jules Zimmermann est spécialiste en créativité issu d’un parcours en sciences cognitives. Il est aujourd’hui formateur, enseignant et conférencier.


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“J’aurais voulu être un artiste… mais je n’ai pas d’idée !”. Cette idée-là, pourtant, demeure ancrée dans nos imaginaires collectifs. Remplacez le mot “artiste” par “entrepreneur”, et vous aurez cerné l’une des préoccupations clé du monde des startups et de l’innovation. La créativité, ce concept fourre-tout trop souvent associé à la notion d’intuition génie-ale, et ligne placée bien en vue sur les curriculum vitae, conserve aujourd’hui ses zones d’ombre.

Conséquence logique : y accéder serait ainsi réservé à quelques happy fewpromis à l’avenir radieux des plus grandes licornes de la tech.

Portrait de Jules Zimmermann © Matrice

Contre cette croyance répandue selon laquelle la créativité serait innée et inaccessible, Jules Zimmermann, diplômé en Sciences Cognitives à l’Ecole Normale Supérieure, défend une approche rationnelle et moderne du processus créatif.

Au cours de formations, il donne des outils à destination des entrepreneurs, pour leur permettre de développer volontairement leur créativité. Interview.

On associe souvent la créativité à l’idée de génie, le fameux “Eurêka” qui surviendrait dans les moments improbables. Or vous formez à la créativité indistinctement en entreprises ou en startups, et vos clients ne sont pas forcément des Léonard de Vinci… Quelle définition donnez-vous de la créativité ?

La définition la plus consensuelle du côté de la recherche, c’est la capacité à réaliser une production à la fois nouvelle et adaptée au contexte dans lequel elle se manifeste. Quelqu’un de créatif ne fait pas la même chose que les autres et recherche des propositions originales. Mais ce critère, seul, est réducteur ! Il occulte la notion fondamentale d’objectif, d’une utilité visée, et donne l’impression que faire de la créativité, c’est simplement faire de l’original. Cela renforce alors aussi l’idée selon laquelle la créativité ne serait réservée qu’à un type de personnalité. Il faudrait être un artiste, un original, un excentrique, pour être créatif. Non ! Tout cela participe à rendre opaque la créativité. Comme si ceux qui avaient de bonnes idées les trouvaient sans effort ni intention.

En réalité, je suis convaincu que le processus créatif ne commence pas par le talent, mais par le choix. Le processus créatif commence en refusant l’existence d’une “bonne réponse”. Face à un problème, au lieu de simplement chercher la réponse la plus évidente et celle que l’on attend de nous, l’individu fait le choix volontaire d’explorer des possibilités multiples. C’est ça la créativité.

Quelles sont les étapes de ce processus créatif ?

La première, c’est de définir le problème que l’on veut résoudre, avant d’en chercher les solutions. En effet, lorsque l’on veut aller au-delà de la bonne réponse et explorer des réponses inédites par soi-même, il faut repartir de l’objectif : c’est quoi le problème ?

Il faudrait être un artiste, un original, un excentrique, pour être créatif.

Dans une méthodologie comme le design thinking, cela correspond à la phase d’empathie, pendant laquelle on va aller au contact des utilisateurs sur le terrain. C’est cette même étape que l’on retrouve dans la phase d’immersion à Matrice. Une fois que l’on a récolté les bonnes informations, il faut définir le problème. En le formulant d’une façon et pas d’une autre, on est déjà en train de faire des choix sur ce qui nous semble intéressant ou non à réaliser.

En quoi les sciences cognitives ont participé à rendre accessible ce genre de processus ?

Comme je vous le disais, la créativité souffre d’un mal originel : son opacité. Au moment où un individu a une idée, il mélange de nombreux processus, en partie chaotiques et inconscients, et n’a pas complètement accès à la manière dont l’idée lui est venue. Pendant des siècles, on croyait que c’étaient les dieux qui implémentaient les idées dans la tête des hommes. Puis nous avons développé le concept des muses, ces personnages extérieurs, souvent féminins, qui donnaient leurs idées aux artistes. Il est finalement très récent de considérer la créativité comme interne et propre à la psychologie individuelle.

Et aujourd’hui, dans beaucoup d’entreprises, on associe la créativité uniquement au lâcher prise, à l’expression de l’intuition. Or la recherche en psychologie cognitive a montré que suivre la seule intuition nous projetait au contraire dans une pensée assez routinière ! C’est ce qu’on appelle les effets de fixation, qui nous restreignent aux solutions les plus habituelles. Les recherches de Mathieu Cassotti notamment, un chercheur en sciences cognitives, ont montré que le raisonnement, et la capacité à considérer de façon consciente la situation pour identifier des directions d’exploration, étaient aussi importants que l’intuition. Voilà donc ce que nous apportent les sciences cognitives : des données pour comprendre les modes de pensée qui façonnent nos bonnes idées. Nous ne sommes pas capables aujourd’hui de donner une vérité absolue et prescriptive sur le sujet. Mais cela nous offre de précieux repères sur des phénomènes, autrefois opaques, auxquels les sciences ont donné un nom.

Concrètement, comment peut-on développer volontairement une idée nouvelle ?

Il existe des techniques rodées pour stimuler notre pensée et générer des idées. L’une de ces techniques par exemple, c’est d’inverser son problème. Prenons l’organisation d’un événement. Objectif : faire venir un maximum de participants. Si j’inverse le problème, je me demande comment faire pour qu’aucune personne ne vienne. L’une des réponses peut être de rendre le lieu le moins visible possible. Cette idée répond donc à l’inverse de mon problème. Si je la retourne à nouveau, je penserais peut-être à miser sur la signalétique, et rendre l’événement très visible le jour J. A partir d’une mauvaise idée, on a donc généré une solution alternative intéressante. Ce modèle assez simple peut s’appliquer à n’importe quel problème ! Au risque d’en hérisser certains, on pourrait donc parler d’une forme de logique de la créativité. Non pas au sens d’une formule mathématique ou d’un algorithme à même de produire des idées mais plutôt d’une façon systématique de provoquer la pensée.

Justement, on parle beaucoup d’intelligence artificielle aujourd’hui. Une intelligence artificielle pourrait-elle appliquer cette logique de la créativité, pour créer, sans intervention humaine ?

Évidemment, la question fascine. Mais je pense qu’elle est mal posée aujourd’hui. On s’obstine à faire une course, artificielle justement, entre l’être humain et l’intelligence artificielle dans tous les domaines, et la créativité ne fait pas exception. Dès qu’un algorithme parvient à créer un tableau, on s’extasie, ou on s’affole. L’idée sous-jacente : même la créativité serait accessible aujourd’hui aux intelligences artificielles. Selon moi, c’est faux ! On plaque un cliché qui nous fait voir toute chose qui ressemble à de l’art comme nécessairement créative. La production d’une œuvre reprenant les styles de Van Gogh ou de Picasso, à partir d’un croquis — un programme développé par la société Cambridge Consultants notamment-, n’est pas de la créativité mais de la copie. La solution produite ne provient pas d’idées inattendues et originales, mais d’une reprise d’idées antérieures, calquées sur un modèle. Dans ce genre de pratiques, en effet, l’IA excelle ! Car elle sait repérer les régularités de façon bien plus fine que l’esprit humain, en appliquant une puissance de calcul bien supérieure. Mais pour ce qui est de produire du nouveau utile toute seule, là, elle ne sait pas faire.

Au risque d’en hérisser certains, on pourrait donc parler d’une forme de logique de la créativité.

Je pense qu’on fait erreur en voulant sans cesse opposer intelligences humaine et artificielle. Au contraire, il faut penser notre complémentarité (on peut parler d’intelligence hybride). Par exemple, le cerveau humain est une machine peu efficace pour produire du hasard. L’intelligence artificielle, elle, a cette capacité à faire de l’aléatoire. Elle pourrait donc être très utile dans le processus créatif, pour nous sortir de nos effets de fixation. L’humain, lui, saura évaluer la pertinence des propositions soumises par la machine. En cela, intelligences humaine et artificielle peuvent évoluer en parfaite harmonie !

Smartphone et créativité, lexique, approche scientifique… Pour en savoir plus sur le sujet, rendez-vous sur Le labo des idées.

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